Headline

An est moderatius mediocritatem eu cum latine deserunt

Comment on devient visionnaire

Le coworker du mois#3 : Emmanuelle Perrone

Ne cherchez pas sur ce blog le coworker du mois de novembre, il est probablement parti soigner sa bronchite comme tout le monde. Rassurez-vous, cette chronique va faire son possible pour retrouver sa régularité. Et pour vous récompenser de votre patience, voici un portrait de choix. Emmanuelle a une telle place dans le projet Epicentre que vous pensez tout savoir sur elle. Détrompez-vous… et lisez plutôt !

20140221_160228Emma (comme on l’appelle quand on ne l’appelle pas Manu ou Manu-avec-un-E) a une ambition modeste : changer le monde. Quand on lui demande de décrire son caractère, ça donne ceci : « Bonne vivante, un peu désorganisée, visionnaire, ambi-tieuse, partageuse, gourmande, optimiste ». On le sait à Epicentre, c’est une meneuse de troupes, capable de déplacer des montagnes. Et même d’entraîner la communauté dans le projet fou de créer un tiers-lieu sur 400 m², alors même qu’on est encore sur les rotules d’avoir fait démarrer la version cowork. Mais d’où tient-elle cette énergie, cette confiance ?

Tout repose sur des valeurs ancrées depuis l’enfance, si ce n’est encore avant, du côté des Amériques. Les origines, pour Emmanuelle, c’est à la fois flou et important. Parce qu’elle est née de parents argentins émigrés (et non exilés) en Suisse. Parce que ces Argentins, encore plus anciennement, ont leurs racines en Italie. Parce que, née dans un pays qui ne connaît pas le droit du sol, elle a attendu l’âge de 7 ans pour obtenir officiellement une nationalité. Parce qu’elle a grandi à Saint-Etienne avant de devenir Lyonnaise. Sans parler du fait qu’elle a épousé un Belge et l’a suivi à Clermont-Ferrand. Alors, pour faire simple, elle se dit européenne. Et s’intéresse depuis toujours à l’interculturalité et aux projets de coopération.

Pour ce qui est de son obsession des solidarités, des collaborations et de l’écosystème, il faut aussi chercher dans la famille. Père psychiatre, mère psychologue : ils défendent en Europe l’Ecole de Palo Alto, qui insiste sur l’interdépendance de l’individu avec son entourage et qui prend en charge, ensemble, les groupes, familles, couples… L’enfance d’Emma a été bercée par les discours et les livres sur le sujet.

Un tiers-lieu avant le tiers-lieu

Pour notre presque-quadragénaire, tout ne s’est pourtant pas joué dans ces quinze premières années. Il y a aussi le parcours. Dans le sillage de ses parents, elle s’inscrit en psycho. Mais ça manquait de rigueur scientifique pour elle. Elle dévie vers les sciences cognitives, s’intéresse à l’émergence du langage, découvre l’intelligence artificielle, passe deux DEA, abandonne sa thèse : « Je n’arrivais pas à donner du sens à un truc sur les ordinateurs et les robots », résume-t-elle.

Surtout que dans le même temps, des aventures plus humaines l’entraînent ailleurs. Plus précisément à La Guillotière, ce quartier multicolore de Lyon, où elle participe à la fondation d’un espace culturel. En y repensant, elle rigole : « C’était un espace partagé, avec un coin danse et théâtre, un coworking pour esprits créatifs, un café, un ancrage sur l’interculturalité du quartier… Tout était déjà là finalement ! » Même Clémentine, avec qui elle fondera bien plus tard la Scop Cultures Trafic.

Cette expérience fondatrice lui fait choisir sa voie. Elle reprend des études (Développement et Direction de projets culturels). Nous sommes en 2003, elle a 28 ans et est maman depuis un an.

Suivra un stage de six mois en Argentine, ce pays avec lequel elle n’a jamais coupé les ponts. A l’ambassade de France, elle travaille sur le projet Tintas Frescas, un festival où des metteurs en scène argentins sont invités à travailler avec des auteurs français. « Je me suis éclatée. »

Pensée magique

Retour en France, avec des envies de travailler sur l’international et si possible, sur la relation entre arts et sciences. C’est aussi le moment où le couple Perrone-Teitelbaum s’installe à Clermont. Emma trouve un projet à sa mesure : elle prend la direction de la Maison des Cultures du monde à Gannat, dont le projet phare est un festival international de folklore vieux de quarante ans, bien ancré dans le paysage régional, mais dont l’image nécessite un sérieux coup de jeune. Elle s’y emploie pendant cinq ans, rassemble autour d’elle une « chouette équipe », fait venir de Lyon Clémentine. « J’ai évidemment échoué, sourit-elle. C’est difficile de changer quarante ans d’histoire. Mais j’y ai quand même passé des moments extraordinaires : j’ai visité le pays dogon, j’ai rencontré des shamans marron de Jamaïque et encore aujourd’hui, je garde des contacts avec des femmes rencontrées en Yakoutie (1). Je me suis sentie bien avec toutes ces cultures : l’origine du monde est là ; ça donne de la magie à tout. »

La suite, on la connaît peu ou prou. Après Gannat, Emma et Clem fondent Cultures Trafic, en 2011. Au départ, un projet d’ingénierie culturelle. Elles accompagnent des structures, répondent à des appels à projets, élaborent des diagnostics. En même temps, la famille s’agrandit. Bientôt, la famille professionnelle va suivre le même chemin. Car le projet d’Epicentre est déjà en germe. « Nous avions envie de créer un lieu différent à Clermont, un lieu de brassage, transdisciplinaire. Nous avons découvert que des projets de ce type existaient déjà, lors d’une réunion sur le projet culturel européen à Ljubljana, puis à la Cantine à Paris. Et surtout en participant à une conférence sur le coworking à Berlin. On a pris une claque. Il y avait là-bas des projets de fous. Ça nous a marquées. »

Les conditions pour changer le monde

Retour à Clermont. Chercher des lieux. Rassembler une communauté. Lancer Epicentre Cowork. Tout ça est bien connu, puisque ça a fini par devenir « notre » projet. On passe donc… mais sans omettre de relever qu’Epicentre, à son tour, a profondément influé sur Cultures Trafic. Question d’écosystème ! La Scop a phagocyté une coworkeuse, Laëtitia. Collaboré avec d’autres Epicentriens. Fait venir Christopher, le champion de la gouvernance. Et repensé son projet. Aujourd’hui il ne s’agit plus seulement, pour le quatuor, de répondre à des appels d’offre. Mais d’intervenir dans des entreprises ou des administrations pour les aider à repenser leur projet, leur management, leur communication, dans une forme plus collaborative et plus horizontale. Et encore d’accompagner l’émergence et l’expérimentation de projets. Le tout fondé sur des valeurs de solidarité, de collaboration, d’innovation sociale. « Mon rôle dans Cultures Trafic, c’est de porter la dimension stratégique et politique du projet. Et dans nos missions en entreprises, c’est de faire travailler les équipes sur leur vision, sur le sens de ce qu’ils font en commun. »

L'interculturalité, ça compte... où comment Emma introduisit à Epicentre le rituel du thé japonais.

L’interculturalité, ça compte… ou comment Emma introduisit à Epicentre le rituel du thé japonais.

Quant au projet Epicentre, quand elle en parle, le ton hésite entre fierté et frustration. « Finalement, le projet n’est pas si éloigné de ce qu’on avait imaginé au départ. Je suis juste déçue que nous n’ayons pas été assez accompagnés par les collectivités. Du coup, des projets comme celui de Boom’Structur ne peuvent pas y trouver leur place et c’est dommage. Dans un sens, ça nous a forcés à grandir, à avoir un discours fort. Mais en tout cas, avec ce qu’on a, on ne peut pas faire mieux. Et le projet d’Epicentre Factory nous apporte un vrai enjeu. Je suis confiante. »

Et à part ça ? Faut-il évoquer les cinq ans de pratique de la capoeira dans sa période lyonnaise ? sa légendaire collection de chaussures ? son retour aux études en plus de tout le reste, l’an dernier à l’Essec, « pour sortir de ma zone de confort et me confronter au monde des écoles de commerce » ?

Et puis non, on finira sur son mantra du moment, qui résume bien Emmanuelle : « Entreprendre pour changer le monde ». Et de préciser : « Créer des entreprises qui ont des valeurs sociales et humaines et s’apercevoir qu’on n’est pas tout seul et qu’on peut y arriver. Ou du moins, notre rôle, c’est de créer les conditions pour que le changement ait lieu. »

(1) Région turcophone au nord-est de la Sibérie.

0 Commentaires

Laisser un commentaire