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Changer le système de l’intérieur

Le coworker du mois#10 : Thibault Racault

Thibault n’est plus tout à fait un coworker. Mais on espère qu’il le redeviendra. Et de toute façon, notre urbaniste reste un des pionniers et un des piliers du projet et il est toujours membre du conseil d’administration. Raisons amplement suffisantes pour le présenter ici.

Thibault Racault n'est plus coworker pour l'instant, mais il garde des liens fors avec Epicentre.

Thibault Racault n’est plus coworker pour l’instant, mais il garde des liens forts avec Epicentre.

Quand on a eu un père plasticien, une maîtresse d’école qui vous fait rencontrer l’explorateur Jean-Louis Etienne et participer à l’écriture d’un livre, un maître de stage punk, des modèles tels que Gilles Clément ou Patrick Bouchain, ça ne destine pas à se retrouver gratte-papier dans une administration. Commencée à Domaize, sur les hauteurs boisées du Livradois, la trajectoire de Thibault est passée par ces quelques jalons et bien d’autres. Il se souvient de projets hors normes menés avec son père ou avec cette institutrice de Cunlhat, à une époque où un maire charismatique savait lui-même embarquer toute la commune dans des aventures incroyables, dont la plus emblématique a été le fameux Free Wheels, le plus grand rassemblement européen de Harley Davidson, durant treize ans.

Pas mieux pour les études secondaires : dès la sixième, Thibault joue du saxo et de la basse dans un groupe de reprises de Led Zeppelin. En pension à Thiers, il gère avec des copains et un animateur une petite cafétéria des internes, « pour éviter la perm’ », pratique le skate et le roller, passe sans conviction un bac économique et social.

De la médiation à la technique

Ses études secondaires ressemblent à un parcours initiatique où chaque étape correspond à une ville et à une prise de conscience. Il choisit des filières où l’enseignement est peu classique, avec des projets collectifs qui le motivent bien plus que les cours magistraux.

D’abord Nîmes, où il se met en colocation avec cinq amis thiernois et s’inscrit en Médiation culturelle. Premier projet : le montage d’un festival « En ville de nature » à Uzès, avec des conférences, des ateliers, des concerts. La deuxième année, c’est un cycle de conférences et d’expositions sur l’urbanisme. « Ce qui me motivait à l’époque, c’était la sensibilisation à l’environnement, à la sobriété de vie ; les aspects pédagogiques et scientifiques de l’écologie. Sans doute parce que mes parents étaient très sensibles au sujet. Beaucoup de mes amis aussi », précise Thibault.

Il tente à plusieurs reprises d’intégrer un BTS de Gestion et Protection de la nature. Revient à Clermont suivre une année en biologie – « Un échec scolaire cuisant, mais une bonne période où j’ai beaucoup fait la fête, continué la musique et rencontré ma compagne » – et finit par admettre qu’il n’est pas un scientifique. Il doit trouver une nouvelle approche des sujets qui l’intéressent.

Va pour trois ans dans un IUP d’urbanisme à Besançon, avec beaucoup de pratique et une démarche professionnalisante qui lui conviennent bien. « L’envie d’écologie scientifique m’avait un peu éloigné des problématiques de l’architecture, mais il faut croire qu’elles étaient bien ancrées en moi. »

« On m’appelait Le Chinois »

C’est là, en troisième année, qu’il se confronte avec le maître de stage le plus improbable qu’on puisse imaginer. Nommons-le : Laurent Boiteux. Urbaniste à l’association Ajena, qui traitait des énergies renouvelables. « C’était un vrai punk à cheveux bleus, pédagogue loufoque et grand provocateur. Mais il conseillait les élus de Belfort et donnait des cours au régiment du coin. Ça a été un stage horrible parce qu’il me laissait beaucoup d’autonomie, mais il m’a vraiment marqué et beaucoup appris ; c’est même devenu un ami. Il m’a apporté de la technique et surtout, il m’a ouvert les yeux sur les métiers de conseil et d’accompagnement, avec la grande liberté d’expression qu’ils offrent. Ils permettent d’espérer des effets à plus court terme que la sensibilisation pédagogique, qui touche les enfants et ne peut au mieux qu’avoir des effets à très long terme. » Et surtout, dans cette expérience franc-comtoise, il comprend enfin un adage que lui a enseigné son père, à savoir qu’il vaut mieux être au cœur du système pour pouvoir le changer. « Pour moi, la ville était l’antichambre du diable. Ce stage m’a fait comprendre la raison d’être de l’urbanisme. »

Du coup, Thibault enchaîne avec un Master Construction et Aménagement durable, à l’Institut d’urbanisme de Lille. Très technique. Mais il est de plus en plus décidé à travailler dur et à profiter des enseignements qu’il reçoit. « A tel point que mon colocataire m’appelait ‘Le Chinois’, c’est dire si j’avais changé depuis le bac ! Durant cette année, j’ai appris à dessiner, à faire des calculs… Il y a eu aussi des projets collectifs et un stage chez un architecte pas du tout intéressant mais chez qui j’ai appris aussi. Et surtout, j’ai découvert grâce à un jardinier de la Ville de Lille les métiers du paysagisme et le travail de Gilles Clément. Je découvrais un peu trop tard une discipline qui m’aurait bien convenu… »

Faisons tout de même un petit retour en arrière pour préciser que la culture et le Livradois conservaient une place dans ce parcours étudiant et hexagonal. En 2002, ils sont quatre copains à créer le festival de Domaize, qui va rythmer toutes ces années – une dizaine au total. La manifestation est principalement musicale, mais avec une journée culturelle et pédagogique sur une thématique différente chaque année : le feu pour la première édition, puis l’eau, la terre, le corps, etc. Thibault s’occupe particulièrement de l’organisation de cette journée, à distance et avec enthousiasme. « Mais au fil des années, elle s’est peu à peu déconnectée du reste du festival ; ça ressemblait à une caution culturelle. J’ai fini par être en désaccord avec les autres organisateurs. »

Une pause pour réfléchir

En 2009, Thibault a terminé ses études, mais Sophie est encore pour un an en Belgique. Il se trouve du travail à Liège, comme collaborateur indépendant d’un bureau d’études. Un an plus tard, tous deux reviennent en Auvergne, s’installent à Rochefort-Montagne où Sophie trouve un bon job. « Moi je n’avais strictement rien, pas même le RSA. Ça a duré six mois, jusqu’à ce que je rencontre des architectes en surcharge de travail qui cherchaient un indépendant pour les épauler. » C’est alors qu’il crée son autoentreprise. L’Atelier des Multiples se développe peu à peu et parallèlement, sur un coup de chance, Thibault décroche un mi-temps au Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement (le CAUE 63), où il est toujours en poste.

Projet du moment : la construction de sa maison. Paille, bois et chantiers participatifs.

Projet du moment : la construction de sa maison. Paille, bois et chantiers participatifs.

Entre-temps, il avait connu l’ennui des journées à la maison ; le couple s’était installé dans l’agglomération clermontoise et le besoin de partager des bureaux est devenu urgent. Thibault se fait d’abord accueillir au B.O Collectif. « C’était très chouette, mais j’ai rencontré en même temps le projet Epicentre, dont je partageais les idées, tout l’aspect collaboratif et solidaire qui n’existait pas au B.O. Je suis devenu membre et j’ai rejoint les bureaux dès que ça a ouvert. » C’est l’époque où l’Atelier des Multiples atteint son pic de surchauffe. Thibault s’associe à divers collaborateurs, répond à des appels d’offre, ne choisit pas toujours l’orientation à donner aux projets, connaît des frustrations, ne voit plus le jour…

« Tout le monde croit que c’est pour construire ma maison que j’ai arrêté. Mais en fait j’avais décidé dès juin 2013 de faire un break en 2014 pour réfléchir. Le projet de maison est arrivé après, peut-être par peur du vide », précise Thibault. Effectivement, le projet de maison arrive. Près d’Issoire. En paille. Et avec des chantiers participatifs. Cela fait un an que Thibault consacre la moitié de son temps à ce projet, qui l’occupera encore jusqu’en 2016.

Et après ? « Je réfléchis encore. J’ai eu la chance, ces dernières années, de rencontrer Gilles Clément et Patrick Bouchain, dont les démarches m’inspirent. J’ai de quoi vivre avec mon mi-temps au CAUE alors j’aimerais aller au bout de mes envies, me consacrer en parallèle à des projets qui me motivent vraiment, des démarches originales associant les habitants par exemple. Et ça, c’est à Epicentre que je le dois… »

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