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Le saviez-vous ? De nos jours, les libraires volent !

Le coworker du moment#16 : Daniel Gauttier

Bien qu’un des premiers à avoir posé ses bagages à Epicentre, Daniel est un coworker épisodique. Pour une raison évidente : il exerce un métier nomade. Un métier bien singulier. Ouvrons le livre de son histoire et feuilletons les pages…

Profession libraire volant : un pied dans Epicentre, l'autre toujours prêt à partir en renfort de l'une des librairies adhérentes.

Profession libraire volant : un pied dans Epicentre, l’autre toujours prêt à partir en renfort de l’une des librairies adhérentes.

Daniel a probablement été le premier au monde à exercer son métier : libraire volant. Un intitulé évocateur et original, qui lui plaît bien. Depuis, il a un peu fait école. Mais cette idée de mutualiser un emploi entre une vingtaine de librairies est née chez nous, au sein de LIRA, l’association des libraires indépendants de la région Auvergne.

Désormais il est le joker de ces petits commerces qui font de la résistance un peu partout en Auvergne. « Par exemple la semaine prochaine, je vais m’installer à Billom pour remplacer un couple qui prend des vacances. Avant ils ne partaient jamais. Et une fois par mois, ils me sollicitent le lundi : en raison du grand marché hebdomadaire, leur jour de fermeture est le mardi. Du coup, ça leur permet d’avoir un vrai week-end », raconte-il. D’autres fois, dans d’autres lieux, il vient plutôt en renfort, dans la grosse période des fêtes ou pour une opération spéciale. Il est aussi aux avant-postes quand différents membres se réunissent pour une action collective. Exemple : la vente des livres au Salon du Carnet de voyage ou l’opération estivale Lire en short.

Une vraie chance

Unique salarié du GECLA – Groupement d’employeurs de la Chaîne du livre en Auvergne – Daniel vole ainsi de ville en village, travaille aussi pour les deux premiers éditeurs adhérents et bien sûr pour LIRA qui est un de ses employeurs. Et quand il ne vole pas ? Il reste à la base, à Epicentre, pour effectuer du travail de coordination, de prospective, d’administration.

« C’est une vraie chance de participer à une aventure aussi innovante alors que je suis en fin de carrière », se réjouit-il.

Une carrière qui a connu bien des détours et qu’il qualifie plus volontiers, comme sur son chouette cv en ligne, de parcours, sentier, trajectoire, itinéraire… De fait, il a fait du chemin, depuis la morne ville de Châtellerault d’où il s’est échappé dès son bac en poche. « Une ville triste, plate, post-industrielle, connue comme la pause-pipi à mi-chemin du trajet Paris-Bordeaux. » Pas de quoi le retenir !

Bout de route avec Léo Lagrange

Première étape à Bordeaux où il entame des études d’Histoire, sans accrocher à l’univers de la fac. Il bosse comme éducateur dans une institution pour ados en difficulté. Au bout de deux ans, on lui propose formation et titularisation. Mais ses aspirations le portent ailleurs. Nous sommes vers la fin des années 1970, la grande période de l’éducation populaire. Daniel, déjà engagé dans le mouvement, s’oriente vers l’animation. Il s’inscrit en IUT et décroche son diplôme d’animateur socio-culturel, tout en s’impliquant dans des centres de loisirs.

Premier poste à Mérignac, dans un quartier rejeté au-delà de l’aéroport militaire. Puis il est recruté pour diriger une maison de quartier dans la même ville. C’est le début d’une belle portion de route avec la Fédération Léo-Lagrange, fleuron de l’éducation populaire, que Daniel verra plus tard s’égarer entre enjeux politiques et déclin d’une certaine conception de la vie citoyenne. Après une dizaine d’années à Mérignac, il dirige pendant deux ans le service culturel d’Auch, à l’époque où cette petite préfecture commence à se construire une identité autour du cirque. « C’était la fin d’une époque à la mairie, mais nous avons pu bousculer des choses, restructurer la programmation, trouver des partenaires intéressants. C’était passionnant », se souvient-il.

Il ne garde pas le même souvenir du poste suivant : la direction d’un théâtre associatif à Avignon, qui engrangeait de l’argent pendant le festival pour pouvoir mener des actions toute l’année. Intéressant, mais il se trouve pris dans un sac de nœuds politique, découvre les contrastes sociaux de cette ville, voit grossir l’influence du Front national. Et subit le mistral quasi permanent.

Aberration économique

Mais peu à peu se dessine un nouvel horizon. Avec sa compagne, Daniel commence à imaginer un projet autour du livre. « Nous n’avions pas d’idée bien nette, mais nous savions que ça tournerait autour de la poésie, la littérature et le théâtre. » Les choses se précisent quand Daniel est licencié. Bye-bye Léo-Lagrange. Il se met à prospecter sérieusement et découvre le village de Montolieu dans l’Aude, qui s’est fait une spécialité du livre d’occasion. Une douzaine de librairies pour 700 habitants. Il se rapproche d’un personnage qui l’accueillera en stage, pour un projet assez ambitieux d’y fonder la première librairie de livres neufs. Ensuite – nous sommes en 1992 – Daniel et sa compagne lancent leur propre projet, La Petite Librairie. Un local minuscule et un beau travail avec les éditeurs, des invitations d’auteurs, de belles rencontres. « Nous nous sommes vite aperçus que c’était une aberration économique, commente-t-il. Nous étions autodidactes, nous n’avions pas beaucoup de livres, peu de moyens. Mais nous avons fait des choses magnifiques. »

Pour faire bouillir la marmite, chacun des deux se trouve un mi-temps. Pour Daniel, c’est la participation à un projet « encore plus fou » : un couple d’Anglais a investi une ancienne tannerie, avec l’intention de fonder un centre d’art dédié à la sculpture monumentale contemporaine. « Le lieu était une friche aux dimensions astronomiques. Mais ils savaient argumenter et ont obtenu l’appui des institutions. »

La Petite Librairie déménage au bout de deux ans dans un ancien café avec plus d’espace, une petite scène, des expos. « Nous avons pu alors mener le projet dont nous rêvions », reconnaît-il.

La vie reste rude. Après cinq ans de cette aventure, le couple se sépare. La Petite Librairie ferme. Daniel tourne une page, ouvert à tous les possibles mais de préférence en librairie. Une vraie formation pourrait l’aider. Il atterrit à Clermont, pour un DEUST « Métiers du livre, option jeunesse ». « A 40 ans, j’étais à nouveau étudiant. C’était difficile économiquement et j’avais l’impératif de trouver du travail très vite au terme des deux ans. Du coup, j’allais à tous les événements autour du livre, je réseautais. » Un stage aux Editions du Cheyne, en Haute-Loire, le rapproche de ce beau projet et il deviendra pour les treize années suivantes bénévole de leur festival des « Lectures sous l’arbre ».

Une ville sans vent !

Mais c’est à Clermont qu’il rebondit. Par le réseau, il a appris que la grande librairie jeunesse Papageno est reprise par la libraire qui y était employée et qu’elle cherche un partenaire. Daniel est embauché le 1er septembre 2002. Période faste. Papageno est une institution reconnue, appréciée. Elle travaille avec les associations, écoles et collectivités. Quand il ne conseille pas les clients, Daniel travaille avec les bibliothèques ou s’emploie à développer une présence sur des salons, des manifestations. Ce sera une aventure de dix ans. Daniel devient clermontois, apprécie cette ville sans vent après Avignon et la Montagne Noire. Il aime aussi sa taille humaine et la moyenne montagne autour.

Daniel intervient aussi sur des initiatives collectives, comme la vente des livres aux Rencontres du carnet de voyage.

Daniel intervient aussi sur des initiatives collectives, comme la vente des livres aux Rencontres du carnet de voyage.

Cette belle époque a pourtant une fin, bien connue à Clermont : la librairie perd d’importants marchés publics et surtout celui de Clermont-Communauté qui gère toutes les bibliothèques de l’agglomération. Après avoir envisagé toutes les hypothèses et suscité une forte mobilisation, les deux libraires, avec l’objectif de sauver la librairie, tranchent ensemble. Daniel, dont le statut de salarié lui permet de toucher le chômage, est licencié.

L’histoire dira que cette mesure n’a pas suffi. Mais Daniel a déjà en tête le prochain chapitre. C’est le moment où LIRA commence à avoir des idées de mutualisation. Il propose de s’engager dans ce projet et cherche en parallèle une formation. Le voilà à nouveau en fac, en décalage par rapport aux autres étudiants et aux enseignants, plus facilement tutoyé par ces derniers que par les premiers. Licence d’Economie sociale et solidaire. Il oriente tous ses travaux et stages autour de la création de ce qui allait devenir le GECLA.

C’est aussi l’époque où LIRA s’installe dans les locaux à peine ouverts d’Epicentre, rue des Gras. « Ça avait du sens, puisque nous étions aussi dans une dynamique de mutualisation. C’est devenu un peu plus compliqué, dans l’open space du nouveau lieu, de faire vivre notre projet associatif. Il y a eu de vives discussions avant le déménagement, mais nous avons fait cette concession parce que ça a du sens. »

Le GECLA naît en juillet 2014. Daniel est embauché en novembre, pile pour appuyer les libraires dans la période des fêtes. Et c’est ainsi qu’il a endossé son costume de libraire volant !

Texte Marie-Pierre Demarty – Photos Sébastien Godot

 

 

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