Analyse

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« Cette pandémie est une crise logistique » par François Dumuis

Expert du milieu administratif (plusieurs fois sous-préfet) puis médical (directeur de l’ARS Auvergne – l’Agence Régionale de Santé – pendant 5 an), François Dumuis est aujourd’hui indépendant, coworker et Epicentrien. Il a fondé Dumuis Conseil avec Eric Blanc, et propose du conseil en stratégie auprès des établissements de santé, EHPAD et établissements pour personnes handicapées. Il nous livre son analyse de la pandémie du Covid-19 et de la gestion des autorités sanitaires et gouvernementales.

Comment analyses-tu la pandémie du Covid-19 ?

Cette pandémie pour moi n’est pas une crise sanitaire mais une crise logistique.

Pourquoi sommes-nous confinés ? Pour deux raisons :

1/ parce qu’il n’y a eu, au tout début, aucun dépistage systématique à l’arrivée des gens en provenance de Chine, le virus a donc pu circuler plus vite avec des porteurs sains non dépistés.

2/ et parce que c’est la seule manière qu’on a trouvé d’éviter un pic d’affluence dans les lits de réanimation, sans être certains d’y parvenir.

Mais pour cela on a mis l’économie du pays à genoux.

La France était-elle capable d’organiser un dépistage massif ?

On n’était donc pas organisés pour la gestion du dépistage, la protection des soignants, des personnes atteintes, des personnes saines … le masque, c’est fait pour empêcher de transmettre le virus à son voisin, pas pour empêcher de l’attraper ! Surtout en atmosphère confinée. On peut faire des masques artisanaux utiles dans ce cas, pourquoi ne l’a t on pas rendu obligatoire ?

Le vrai sujet est donc la constitution des stocks de réserve nationale. Il y a un établissement public, l’EPRUS, créé sous Roselyne Bachelot, et on se demande à quoi il a servi car on a stocké … puis déstocké, en pensant que chaque établissement pouvait gérer ses stocks, mais sans coordonner au niveau national ni se donner les moyens de contrôler au niveau local.

Le vrai sujet est donc la constitution des stocks de réserve nationale

Je rappelle que, dans ces problèmes logistiques, il faut des indicateurs, des budgets, des prévisionnels, de la comptabilisation des stocks … ce que n’importe quel industriel sait faire. Et je rappelle également que les hôpitaux et cliniques ont un mode de production industrielle du soin, comme pour les examens et dépistages massifs – ce qu’il n’enlève rien à la relation humaine entre le patient et le soignant. Or, ce pays a peur de l’industrie, C’est regrettable …

Un pharmacien d’officine sait gérer son stock. Un médecin en ville, une infirmière libérale, une maison de retraite ne savent pas nécessairement le faire !

Un essai à grande échelle d’anti-viraux pour le Covid 19 (à ne pas confondre avec un vaccin) a été récemment lancé en Europe

Est-ce avant tout un problème de process et d’organisation ?

C’est un problème d’état d’esprit. On est infantilisés par les process, plus personne ne prend d’initiative ou ne se demande si les process sont les bons.

La crise a débuté en janvier, et on s’est rendu compte qu’on n’avait pas de stock en mars. En quoi dire qu’on se conformait aux recommandations de l’OMS servait-il à résoudre ce problème ?

Quels enseignements faudra-t-il tirer de cet épisode pandémique ?

Un des principaux enseignements sera donc de remettre du bon sens dans le comportement des acteurs, et notamment sur les stocks de précaution. Tu peux avoir les meilleures procédures, les meilleurs plans de gestion de crise, si tu n’as pas le bon sens et les bons réflexes, tu te plantes, parce que la gestion de crise en temps réel ne ressemble jamais aux prévisions et qu’il faut s’adapter au réel en permanence.

Les hôpitaux et cliniques ont un mode de production industrielle du soin

Pour l’instant, il y a une pression politique pour ne pas mettre l’économie à genoux – mais pour moi c’est déjà fait en 15 jours, ce qui montre la très grande fragilité de nos sociétés. Que ferait-on face à une guerre bactériologique ? Le pays ne semble pas y avoir été préparé.

Quant à la durée du confinement, les scientifiques pèsent dessus pour avoir le temps d’avoir les moyens d’un dépistage massif. Mettons que ce soit fait dans 2, 3, 4 semaines ou plus : que fait-on des résultats du dépistage ?

Tu portes justement tes espoirs dans les anti-viraux actuellement à l’essai ..

Le plus urgent pour moi est dans l’émergence des anti-viraux, chloroquine ou pas, qui traitent le mal (alors que le vaccin est en préventif). Des essais sont en cours en Europe sur 3000 malades pour 4 anti-viraux qui auraient fait leurs preuves in vitro (Discovery).

Mais il faudra savoir dès le dépistage massif quel est le bon anti-viral. Je serai même enclin à tester le traitement du Professeur Raoult sur des malades atteints du COVID-19 pour lesquels la science dit qu’elle ne peut plus rien faire. Certains médecins commencent de fait à le faire.

Quels sont dans ce cas les scenari de sortie de confinement ?

Si on accélère les essais des anti-viraux, la fin du confinement devrai se faire au fur et à mesure du dépistage systématique, sans doute région par région. Si on ne trouve aucun traitement, que fait-on ?

Si on met fin au confinement : acceptera-t-on le risque de perte sociale, comme la grippe asiatique de 1957 qui a fait entre 30 000 et 100 000 morts? Qui s’en souvient ? Presque personne … à part chez les médecins et les fils de médecins. En 1967, la grippe saisonnière a fait 30 000 morts tout de même.

Le plus urgent pour moi est dans l’émergence des anti-viraux

Pour conclure, je trouve inquiétante l’absence totale de résilience de notre société et de notre économie face à cette pandémie qui semble moins létale que la grippe espagnole d’il y a un siècle, ou le choléra sous Louis-Philippe (relire Le Hussard sur le toit), ou la peste noire qui avait fauché le tiers de la population européenne en 1348.

Propos recueillis par Damien Caillard le 26 mars 2020

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