Analyse

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« Une pandémie est un sujet très complexe à appréhender » par Lionel Faucher

Porteur de la licence TEDxClermont, Lionel Faucher passe beaucoup de temps dans la veille documentaire pour alimenter son événement phare. Il participe à de nombreuses rencontres avec des personnes proches du milieu universitaire et de la recherche, et échange au sein du réseau mondial TEDx qui démultiplie ses sources. C’est pourquoi il est sensible à la manière de traiter et de présenter les informations complexes, notamment celles ayant trait à la pandémie que nous vivons.

Comment analyses-tu le traitement médiatique de la crise sanitaire ?

La première chose qui m’a interpelé, c’est qu’une pandémie est un sujet très complexe à appréhender. Depuis janvier, je me rends compte qu’il faut vraiment creuser pour savoir de quoi on parle. Un article isolé donne rarement suffisamment d’explications pour comprendre les tenants et aboutissants. Par là, je pointe du doigt la limite de mes propres connaissances, mais aussi celles de la plupart des journalistes. Par exemple : qu’est-ce qu’une exponentielle ? On utilise ce mot facilement pour dire “ça va vite”, or 90% des lecteurs et des journalistes ne comprennent pas ce que ça veut dire !

Le rôle des médias dans l’appréhension (dans tous les sens d’une terme) d’une pandémie est capital

La seconde chose est l’anxiété que génère le sujet et que l’on ressent dans les médias : la maladie ne touche finalement pas beaucoup de monde, et ne tue pas beaucoup de monde non plus… mais on a toutes et tous peur d’être contaminés. Quand c’était loin, c’était différent. Aujourd’hui, on sent l’anxiété dans les articles, et dans les réactions aux articles ! Les gens ont peur de tomber malade, alors que les chiffres ne le justifient pas à titre personnel, mais ils intègrent rarement le fait qu’ils peuvent infecter beaucoup de personnes sans le savoir, ce qui pose alors un problème très sérieux au niveau des hôpitaux…

Quels “écueils” as-tu observé qui ont nuit à une bonne compréhension du problème ?

Début mars, on a commencé à en parler dans le réseau des TEDx. On a constaté qu’une partie d’entre nous était dans le déni, « Cela ne nous concerne pas… » puis on a minimisé : “Ce n’est pas très grave …”. En fait, on a compris que nous n’étions pas tous au même niveau d’information et d’expérience : quand les Italiens disaient “c’est une catastrophe en cours”, les Français n’étaient pas trop alarmés et les Chinois disaient “on commence à s’en sortir”.

On discute aussi beaucoup de « més-information », pas de désinformation, mais de mauvaise information : même dans les pays démocratiques avec une presse libre, on trouve beaucoup (trop) d’informations biaisées, peu précises ou caricaturales, du type “c’est une petite grippe”, “le masque ne sert à rien”, “la chloroquine est la solution miracle”, etc. Dans un contexte anxiogène, ce type d’information a tendance à polariser le public, en présentant des avis tranchés, qui ne le sont aucunement au vu des connaissances actuelles de la crise, et ne retenant que les messages les plus simples.

De plus, le temps est critique dans les phénomènes exponentiels : ce qui est vrai le lundi ne l’est plus forcément le jeudi. Nous nous sommes appliqué à toujours regarder la source des “papiers”, mais aussi leurs dates. Il peut y avoir des informations erronées simplement parce qu’on ne savait pas “à l’époque”, c’est à dire quelques jours plus tôt. Libération a traduit un article italien adressé aux Français : “Lettre aux français depuis leur futur”

Enfin, il y a la désinformation. On est tous hallucinés par l’opportunisme de beaucoup qui ont des trucs à vendre, mais aussi la manipulation des chiffres pour des raisons géopolitiques, économiques ou d’influence … pour savoir quel dirigeant pourra se targuer de faire mieux, parfois en accusant les autres dans la gestion du problème [Trump parlant de « chinese virus » par exemple].

Cette pandémie illustre-t-elle différents niveaux de transparence de l’information dans le monde ?

En Europe, aux USA, il y a le partage de l’information, les corrections permanentes des chiffres, une proximité des médias et du monde scientifique. Nous sommes dans des pays où les déclarations de décès sont remplies, et on aura accès aux données : en France, ça a pris du temps, mais on a fini par avoir les chiffres des EHPAD. D’autres pays ont des méthodes de comptage différentes … et on peut imaginer que certains voulaient minimiser la crise. Ce sera intéressant de comprendre ce qu’il s’est réellement passé en Chine ou en Iran. Gardons à l’esprit qu’il y a encore de nombreuses discussions autour des chiffres du H1N1 !

Du côté de la recherche, on est dans le temps long et la méthode rigoureuse. Elle se fait à travers à la fois des expériences reproduites ailleurs puis validées ou infirmées… mais aussi des écrits qui sont publiés dans des revues à comité de lecture, puis contredits, critiqués, amendés. Le temps de la méthode scientifique n’a rien à voir avec l’urgence des hôpitaux. La pratique médicale et la science médicale sont deux piliers de la santé qui ne fonctionnent pas du tout à la même vitesse. Il y a des moments d’urgence où l’on ne peut pas se baser sur la science tout simplement parce qu’elle n’a eu le temps de livrer ses conclusions.

Propos recueillis par Damien Caillard le 6 avril 2020

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