Dé confinement

Comment nos coworkers vivent la crise sanitaire

EHPAD et confinement : « Nous devenons inhumains »

Depuis la crise sanitaire, tous les regards se sont tournés vers les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) et vers leur détresse en temps de confinement. Un de nos coworkers s’en souciait déjà depuis longtemps. Il nous raconte comment il a vécu cette période.

Clément (avant la crise) à Epicentre : un entrepreneur social motivé par l’envie d’aider les personnes âgées.

Ancien incubé de CoCoShaker et encore coworker occasionnel d’Epicentre, Clément Pradel a créé son entreprise sociale, Sagesse Technologies, pour apporter à des résidents d’EHPAD des possibilités d’échapper à un quotidien souvent morne et douloureux. Sa solution : leur proposer des expériences de réalité virtuelle sous forme de films en 360°, qui leur font retrouver depuis leur fauteuil les lieux où ils ont vécu, l’animation des villes, des balades en sous-bois… Ses contacts et sa bonne connaissance de ces établissements dont on a tant parlé depuis le début de la crise sanitaire lui donnent un point de vue particulier sur cette étrange époque.

Comment as-tu ressenti le confinement et en particulier la façon dont il a été vécu dans les EHPAD ?

Le premier choc, au tout début de la crise, a été d’apprendre le confinement des établissements. Les personnes âgées étaient confinées non seulement dans les locaux, mais même chacun dans leur chambre. Elles ne pouvaient plus voir personne, leurs proches ne pouvaient pas leur rendre visite. Ça m’a vraiment posé question : on sait que la plupart y sont en moyenne pour dix-huit mois à deux ans, en fin de vie. Cela voulait dire qu’on allait les laisser mourir seules. Ça paraissait incroyable qu’on ne puisse pas s’organiser pour qu’elles puissent avoir de la visite.

Je ne supporte plus le discours sur le 'monde d'après'

 

On était déjà avant la crise dans une situation catastrophique de « gestion » des aînés, ça manquait d’humanité… Alors là, humainement, c’est devenu intenable. Laisser les gens mourir dans l’isolement, ne même plus pouvoir assister aux obsèques…

Du coup, il y a des expressions apparues durant ces deux mois que je ne supporte plus d’entendre : la « distanciation sociale », ou le « monde d’après » : c’est bien de sécuriser davantage ou d’adapter, mais ce qu’on nous laisse voir du « monde d’après »  ne promet pas beaucoup d’amélioration.

Par rapport à Sagesse Technologies, as-tu plutôt accéléré le développement ou ralenti l’activité ?

Je n’ai pas eu plus de demandes et je n’ai pas cherché à solliciter les EHPAD, que je savais en difficulté. Je n’ai pas voulu surfer sur la vague pour communiquer ou mettre en avant ma solution. Je me suis seulement senti content pour ceux qui l’avaient déjà, car ça a pu aider des personnes. Même si tous n’ont pas voulu l’utiliser pour des raisons d’hygiène, du fait qu’il faut manipuler les casques de réalité virtuelle.

Donc j’ai surtout profité de cette période pour me préparer à la sortie, en repensant mes propositions pour les adapter à la vie quotidienne dans le contexte d’une législation qui évolue. Je vais faire évoluer les équipements, les préconisations de prévention, les formations. Par exemple, je me suis rapproché d’un nouveau partenaire qui va pouvoir stériliser les casques de réalité virtuelle.

Et maintenant, avec le déconfinement ?

Aujourd’hui c’est très différent selon les EHPAD. Certains sont encore confinés, d’autres se sont ouverts à nouveau, avec des précautions. J’ai eu l’occasion de livrer des casques que j’ai simplement déposés à l’entrée, sans voir personne. Il n’y a pas eu de directives précises pour ces établissements et chaque directeur a été laissé face à ses responsabilités. Ce n’est pas normal.

Je réfléchis à des modes de financement différents, plus ouverts à tout le monde

 

En tout cas, aucun de ceux avec qui je travaille – la plupart sont dans l’Allier – n’a été affecté par le covid. Et je commence à avoir de nouvelles demandes.

Des expériences de réalité virtuelle pour les résidents des Ehpad : le service que propose Clément a montré sa pertinence durant le confinement.

A plus long terme, cette crise a plutôt renforcé la crédibilité de ce que tu proposes ?

Dans l’usage, c’est clair que cela renforce ma crédibilité, puisque la crise sanitaire a mis en lumière à la fois la détresse des EHPAD et la pertinence des solutions à distance.

Mais dans le même temps, je suis une toute jeune entreprise qui a besoin d’investir pour répondre à la demande et ce n’est pas facile de trouver les financements en période de crise. Je devrais y arriver mais à court terme je suis inquiet de savoir si je pourrai accueillir le stagiaire et l’alternant qui doivent me rejoindre prochainement.

Du coup, je commence à me dire qu’il y a d’autres solutions que les financements classiques. Etant donné que je suis dans l’économie sociale et solidaire et que tant de gens ont manifesté leur solidarité aux soignants et aux personnes âgées, c’est peut-être le moment de le traduire en donnant à un large public la possibilité de participer à cette aventure, de devenir des producteurs de films engagés. Je ne peux pas encore dire sous quelle forme, mais j’y réfléchis.

Et à titre personnel, comment as-tu vécu le confinement ?

Ça a été l’occasion de prendre du recul. Je l’ai passé dans mon village dans l’Allier et j’en ai profité pour passer du temps avec mes enfants, pour me rapprocher de ma famille. Le développement de l’entreprise m’avait fait prendre malgré moi un peu trop de distance et ça m’a fait du bien.

J’aurais juste un petit coup de gueule à exprimer : je n’ai pas supporté que les gens râlent parce que des Parisiens venaient se confiner dans nos campagnes. Dans le prétendu « monde d’après », il faut qu’on retrouve le sens de l’accueil et de l’hospitalité.

Propos recueillis par Marie-Pierre Demarty

En attendant le nouveau site de Sagesse Technologies en préparation, on peu déjà découvrir le projet de Clément ici.

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